16.3.05

Valides invalides

Alain EHRENGERG, La fatigue d’être soi – Dépression et société, Odile Jacob Poches nº27, Paris, 2000 (414 pages)

Il y a toujours de l’inconnu dans la promenade que constitue la lecture. Ainsi, j’ai eu à la lecture des deux derniers ouvrages de Pascal Quignard[1] l’impression d’avancer dans une plaine aride sous un soleil brûlant, ayant oublié de faire provision d’eau et cherchant en vain un peu d’ombre. J’y reviendrai. Mais, en cours de route, pour filer la métaphore, je me suis rappelé ­– il y a sans doute un lien plus ou moins inconscient de cause à effet – l’essai qui fait maintenant l’objet de mon propos et qui sommeillait dans une pile d’ouvrages reçus au temps de ma gloire radiophonique (et ô combien révolue).

La dépression serait le mal du siècle – « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » – qu’on soigne à coup de pilules. C’est ce que laisse croire la lecture des gazettes qui s’émeuvent désormais devant la surconsommation par tout un chacun des antidépresseurs que, naguère encore, elles appelaient, vantant leurs mérites, les « aspirines de l’esprit ». Le fait que l’auteur soit un sociologue apporte un éclairage intéressant et son érudition dissipe les lieux communs ressassés en trois paragraphes ou huit minutes.

Côté mental, on remontera aux Lumières, lesquelles auront soustrait le fou à l’emprise du démon, pour en faire un homme, la folie devenant une pathologie de la liberté. Le XIXe siècle se penchera sur sur les différentes « facettes du malheur intime », la situation devenant de plus en plus complexe, alors que deux figures importantes, Pierre Janet et Sigmund Freud, jeteront les bases de ce qui allait alimenter jusqu’à aujourd’hui un vif débat scientifique.

Côté social, l’auteur pose que, particulièrement depuis la Seconde Guerre mondiale, la reconfiguration du tissu social a entraîné une modification de la perception que l’on a de soi dans la société mais aussi, et c’est là le point crucial, un bouleversement de celle que l’on a de soi par rapport à soi. « La dépression… est la pathologie d’une société où la norme n’est plus fondée sur la culpabilité et la discipline mais sur la responsabilité et l’initiative ». En bref, l’individu étant propriétaire de sa vie doit aller au bout de soi : ne valorise-t-on pas à outrance l’initiative individuelle, « l’entreprenariat », le dépassement dans le sport ou l’exercice ? Dès lors quiconque peine à fonctionner dans ce nouveau système de valeurs se sentira « insuffisant ».

Et l’intéressé dans tout ça ? La dépression est-elle une maladie ou un état; en d’autres termes, a-t-on une dépression, comme on pourrait avoir un rhume, ou bien est-on déprimé, comme on pourrait être aveugle ou sourd ? La dépression se soigne-t-elle ou peut-elle être guérie ? Est-elle une cause ou bien encore un effet ? Faut-il s’occuper du corps avant tout – de l’hypnose à la chimiothérapie, en passant par les redoutables, mais semble-t-il efficaces, électrochocs ? Ou vise-t-on en priorité l’esprit – la psychanalyse et toutes les thérapies qui ont fait florès depuis Freud ? La dépression est-elle un signal d’alarme que notre organisme nous donne et que nous ignorons nous abandonnant à de dangereuses dépendances comme l’alcool, la drogue, le jeu, voire Internet ? Les antidépresseurs sont-ils des médicaments qui permettent au « valide invalide » de mieux fonctionner en société tout en s’oubliant un peu, ou bien des drogues qui le placent sous une pernicieuse dépendance ?

Autant de questions abordées au fil de ces trois cents pages (il y a une bonne centaine de pages de notes à la fin du livre) avec clarté et de façon tout à fait accessible et pour lesquelles il n’y a pas de réponse définitive : rien de ce qui touche l’homme n’étant simple et chaque position appelant aussitôt un avis contraire, sans parler de l’éternel conflit entre l’Europe continentale et les États Unis.

À mon avis, cette étude sur « l’individu insuffisant », doublée d’un aperçu historique de la dépression et de ses traitements, dans un monde où celui-ci est sommé d’agir, de s’adapter continûment au changement et d’être responsable devrait constituer une lecture obligatoire pour tout généraliste, mais aussi pour les politiques. On nous épargnerait ainsi bien des âneries…

Extrait

« De l’introuvable sujet de la dépression à la nostalgie du sujet perdu de l’addiction, de la passion d’être soi à l’esclavage à l’égard de soi, nous avons effectué un “voyage au bout de l’envers”. En 1800, la question de la personne pathologique apparaît avec le pôle folie-délire. En 1900, elle se transforme avec les dilemmes de la culpabilité, dilemmes qui déchirent l’homme rendu nerveux par ses tentatives de s’affranchir. En l’an 2000, les pathologies de la personne sont celles de la responsabilité d’un individu qui s’est affranchi des repères de la loi des pères et des anciens systèmes d’obéissance ou de conformité à des règles extérieures. La dépression et l’addiction sont comme l’avers et l’envers de l’individu souverain, de l’homme qui croit être l’auteur de sa propre vie alors qu’il en reste “le sujet au double sens su mot : l’acteur et le patient”. »



[1] Les Paradisiaques et Sordidissimes, chez Grasset.

17.2.05

Des gens que vent emporte

Patrick MODIANO, Un pedigree, Gallimard, Paris, 2005 (122 pages)

Lors de mon prochain passage à Paris je ferai certainement un crochet par le quai de Conti, attiré cette fois moins par l’Institut et la splendeur baroque du Collège des Quatre-Nations que par une adresse anonyme, le 15, où a vécu, à deux pas des Immortels, Patrick Modiano. L’histoire ira-t-elle jusqu’à apposer sur la façade une de ces plaques du genre « Ici vécut… » ajoutant ainsi un mémento en dur à la renommée littéraire de l’auteur ?

Modiano nous présente cette fois père et mère dans un récit dont la sécheresse pourrait déconcerter le lecteur qui n’est pas habitué à le fréquenter, et qui n’y discernerait pas l’obsédante question, adressée autant à l’un qu’à l’autre, de savoir pourquoi « sans nostalgie mais d’une voix précipitée ». Pourquoi une Flamande d’Anvers rencontra, en ces années troubles, à Paris, un certain Modiano, Albert, Rodolphe, issu d’une famille juive de Toscane établie dans l’Empire ottoman.

De cette question primordiale découlent plusieurs autres que le lecteur trouvera au fil des pages et qui, pour peu qu’il les fasse siennes, car c’est là l’objet essentiel de l’œuvre d’art, justifient le besoin d’écrire, le besoin de créer, en un mot, le besoin d’être. Comme si, par ce travail archéologique sur soi, par l’établissement de son pedigree, Modiano s’arrachait à lui-même, tout en se demandant si l’évocation de ces années mortes en valait la peine, la genèse de sa propre écriture et de son œuvre.

Le père est nommé, pas la mère. Peut-être parce qu’elle vit encore ? Une simple recherche dans Internet nous révèle son nom d’actrice, Louisa C., et sa vie de rôles secondaires, pour l’essentiel à la télé, jusque dans les années 80. Ironie : il existe une autre Louisa C., également actrice, Américaine celle-là, et née en 1977. On peut contacter son agent… L’omission du nom est sans doute révélatrice de la relation entre la mère et le fils. Il est deux fois question de chiens; la première, évoque celui donné à la mère et qui, négligé, se jeta par la fenêtre; la seconde, dans le passage suivant, très dur : « Parfois, comme un chien sans pedigree et qui a été un peu trop livré à lui-même, j’éprouve la tentation puérile d’écrire noir sur blanc et en détail ce qu’elle m’a fait subir, à cause de sa dureté et de son inconséquence. ». On notera que c’est une des plus longues phrases du livre…

J’ai aussi été bouleversé par ces soudains passages au « vous », interpellations du lecteur certes, mais autant de moments où le « je » de l’auteur s’interrompt dans le récit comme pour constater la fusion de ce qui fut et de ce qui est advenu, sorte de Temps retrouvé, dans une angoisse obsédante : « Et de menus événements se succèdent et glissent sur vous sans y laisser beaucoup de traces. Vous avez l’impression de ne pas pouvoir vivre encore votre vraie vie, et d’être un passager clandestin. ».

Une seule réponse possible à toutes ces questions : écrire. « Il était temps ».